Denis Roche n'est pas mort et Maurice est toujours là !

Date du document : 2021

Denis Roche n’est pas mort, même si la plupart du temps il vit dans une pièce plongée dans une semi-obscurité ; il ne s’agit pas vraiment d’une salle à manger, mais d’une simple pièce carrée entourée de dressoirs avec de grands compotiers où murissent des fruits.

Cette semi-obscurité me fait penser au mythe entretenu à propos de James Dean dans plusieurs biographies de l’acteur, et dont Denis m’avait parlé : ses fans prétendaient qu’il était toujours vivant après son accident automobile mais qu’il avait à peu près perdu la raison et qu’on l’avait dissimulé dans la maison d’un petit village où on pouvait l’apercevoir avec des jumelles à travers les lames des volets, assis et tremblant de tous ses membres.

Rien de la sorte avec Denis dans cette pièce de recueillement où il reste assis souvent à méditer. D’autres fois il dresse sa haute stature dans l’ombre, avec sa chevelure bouclée et il me raconte des anecdotes toujours drôles : il n’a rien perdu de son humour. Par exemple il prend un cure-dent et fait semblant de perforer des saucissons qui pendraient du plafond pour les goûter, comme dans cette séquence qu’il aime tant de La Stratégie de l’araignée. Quand il me parlait de ce film autrefois il me disait qu’à ce moment-là toute la salle de cinéma “sentait le saucisson mûr”.

C’est Françoise Peyrot qui veille toujours aussi amoureusement sur lui ; de là cette sorte de certitude bienheureuse qu’il a acquise. Peut-être plus calme qu’auparavant. Il ne fume plus ces Craven rouge dont Bernard Plossu aussi a gardé le souvenir des matins dans la petite pièce sous les toits rue Jacob. (On a perdu les parfums des tabacs : l’Amsterdamer, le Gris et le Caporal Supérieur des ancêtres, le Virginia des étudiants ou le Semois corsé des Ardennes d’Arthur. Plaisir de fumer un Partagas dans un fumoir, à Bruges.)

Il a marqué d’un signe de tête son assentiment pour ce que nous étions en train de faire ; enfin, quand je dis nous, il s’agit plutôt de Didier. Il trouve un vrai mérite à la singularité de son entreprise.

Assis sur une belle chaise cannée, il m’a montré une liasse de textes inédits.

« Tu les reconnais, m’a-t-il dit ?
— Oui. »

En rêve on reconnaît infailliblement un matériau énigmatique qui serait pourtant impossible à définir.

À présent il poursuit l’écriture de ce recueil ; il a tout le temps qu’il faut pour mettre au point cet embranchement oublié, car c’est une autre orientation préalable à la déprédation qui l’a conduit au Mécrit, qui date, me semble-t-il dans le rêve, de Miss Élanize. Jusque-là il travaillait avec une sorte de culte apparent de la paresse, qui n’était que la préparation de l’emportement, la fulgurance soudaine. À présent qu’il dispose de tout son temps, forcément l’écriture est d’un autre ordre.

Il fait toujours l’éloge de Bernard Plossu comme il le faisait dans son bureau dans les années 70 en me parlant de ce type extraordinaire dont j’ignorais absolument tout alors et qui réussissait à vivre de sa double passion : le voyage et la photographie. Et il a toujours un très fin goût culinaire.

L’appartement où il se trouve communique avec celui où demeure Maurice Roche, tellement bien que j’ai commis une erreur une fois et que j’ai fait habiter Maurice rue Henri Barbusse alors qu’il demeure dans un tout autre quartier. Leurs immeubles font partie des 500 logements construits par Haussmann qui communiquent secrètement entre eux. Jules Romains a parlé du mystère de ces passages secrets entre les appartements parisiens, et plus tard Aragon a repris cela.

En vérité Maurice n’habite pas un appartement mais une chambre de bonne au dernier étage d’un immeuble ; ces combles appartiennent à une collectionneuse d’amants dont Maurice fait partie ; il nous avait parlé de cela lorsque nous projetions d’écrire ses mémoires ; ils sont tous rangés à l’étage dans une chambre semblable avec un numéro et elle va les cueillir à tour de rôle ; Maurice a le numéro 13 : pas de bol !

O. N.

Publié le 9 mai 2021 dans texte billet

La Grosse. Monologre - (extrait des États du Monde)

Date du document : avant 1984

Ceci est un extrait du Monologre de La Grosse dans les États du Monde ; à la fois Voix et Figure essentielle de la Cosmologie. Il y a deux Grosses en réalité : la Super-Grosse, Fernande, dite Magdalena puis Hermana, la dernière de ses sœurs, qui est aussi Héra, Tante Pim, Moby Dick et sa réincarnation en La Estrella chez Cabrera Infante, etc… C’est à la mort de Fernande qu’Hermana prend sa place, grossit encore un coup, et reprend son numéro de cirque. Son Monologre, long d’à peu près trois cents pages traverse toute la Cosmologie, réparti en plusieurs quartiers.

À chaque tranche, le ton change, les images, les références (passant par plusieurs guerres, entre autres), et la dernière tranche finit par un émiettement, un ressassement plus court (derniers sillons du disque, dernières lignes de la spirale obsessionnelle) de la plupart des noms de la Tribu Zeusteiner, feuilletés avec des photographies. L’extrait qui suit est le deuxième morceau du Monologre qui fait dans son ensemble surtout référence à deux enfants morts à deux générations d’intervalle : Lulu, fille d’Hermana, et Didier, son petit-fils (bien que les générations ne veuillent pas dire grand’chose là-dedans), ainsi qu’à tous les enfants morts du Quartier Saint-Michel. Les autres morts évoqués sont Fernande et son premier amour Prosper, l’homme au “suicide polygraphique” (rasoir + poison + noyade + révolver), puis les Ancêtres : Baptiste, le carrieur de pierres au mouchoir fin et à la face blème, Pierre de Nérac, etc.

O. N.

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Camps de Concentration 1939-45
Mort de Didier 1949. Mort de l’Abuela 1950
“C’était l’Hiver, je m’en souviens, tout s’est précipité : Didier le pauvre petit venait de mourir, Marie avait la tremblôte et je t’avais amené chez Michaud, l’oculiste. Schelley m’a dit : “Vous êtes allées chercher le plus con sur la place de Bordeaux ; tout juste bon à soigner les nègres !” Il voulait te faire des piqûres de lait autour de l’œil ! “C’est un con ; il a traité que des canaques parce qu’ils osaient pas se plaindre, dans la brousse !” Il m’envoie chez Nicolas, à l’Abbé-de-l’Épée, près des Sourds & Muets. En plein Hiver ; ça neigeait à grosses bourres, on patinait sur la Devèze ; même les gosses laissaient des traces.

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Publié le 25 novembre 2020 dans texte Cosmologie Onuma Nemon

Eco, extrait de Crampes

Date du document : 1976-1978

Eco

Patatras ! Monsieur Loyal, déséquilibré sur un coup de freins soudain, se relève en arc en basculant sur les talons vers l’arrière et en replongeant se réenfonce d’autant plus dans l’Asile Exotique de la Donzelle de Feu le Colonel qu’il prend toujours pour Sainte Thérèse de l’Enflant Iesos, où elle le dissocie de son désir, du filet de sa voix et de toutes ses humeurs d’un coup ! Du costume de Mr Loyal les étoiles tombent tout à trac et les rayures se mélangent : catastrophe.

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Le texte Eco est un extrait du volume de Crampes (1976-1978), qui raconte les “aventures réduites” (souvent contemplatives) des descendants à la cinquième génération des enfants naturels d’Ossip le Tzigane, un des Quatre Grands Ancêtres de la Cosmologie (comme les Quatre Cavaliers de l’Apocalypse). Ils sont tous d’âges différents, de l’Enfance à l’Adolescence et se sont dispersés après la mort de Jo, un des descendants de Jean-Baptiste, lui-même un des fils d’Ossip. Jo, figure patronymique de la Troupe de Cirque sur les bords de l’Ourcq.

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Publié le 25 novembre 2020 dans texte dessin et gravure Cosmologie Onuma Nemon

Des Portes du Paradis à l’Enfer

Date du document : 1959-1970

On est passé des Portes du Paradis, ce roman d’Andrzejewski écrit d’une seule phrase de plus de cent pages sans ponctuation, qui raconte la Croisade des Enfants, ouvrage paru en 1959 en Pologne, ce pays dont Guyotat est si proche par sa mère, à la longue phrase de Eden, Eden , Eden, paru en 1970.

Stanislaw Brzezinski. Cerisy.

Des Portes du Paradis à l’Enfer
Des Portes du Paradis à l’Enfer

Publié le 25 novembre 2020 dans texte DAO

Vivre sa vie - Texte de Joël Roussiez

Date du document : 2018

Vivre sa vie (JL Godard, C. Hoebecrau)
Encombrée par un corps qui ne me convient pas, j’aime mon visage et la forme de mes reins. Quand je marche dans la rue, les regards s’arrêtent sur ma croupe et la honte me saisit d’être ainsi construite que j’attire la concupiscence. Mon humeur n’est pas capricieuse sans raison, je suis à l’intérieur d’un corps qui ne me convient pas, un peu trop gras ici et trop d’os par là. Je ressemble aux femmes anciennes. J’ai des formes, dit-on pour me complimenter.

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Publié le 25 avril 2020 dans texte DAO document