Rions un peu !

L’homme d’aujourd’hui, lorsqu’il cherche à se représenter le Moyen Âge, croit généralement avoir à accomplir un énorme effort d’imagination. Le Moyen Âge lui paraît une époque sombre, reculée dans les ténèbres du temps, un moment du monde où il ne faisait jamais de soleil et où vivaient une humanité, de sociétés radicalement différentes de celles que nous connaissons. Or il nous suffit d’ouvrir les yeux sur notre univers, il nous suffit de lire chaque matin nos journaux : le Moyen Age est à notre porte ; il persiste à côté de nous et point seulement par quelques vestiges monumentaux ; il est de l’autre côté de la mer qui borde nos rivages, à quelques heures de vol ; il fait partie de ce qu’on appelle encore l’Empire français, et pose à nos hommes d’Etat du xxe siècle des questions qu’ils n’arrivent pas à résoudre.

Plusieurs pays musulmans d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient, qui en sont très exactement au au xive siècle de leur ère, peuvent nous fournir, sous bien des aspects, l’image de ce que fut le monde médiéval européen. Mêmes villes aux masures tassées, aux rues étroites et grouillantes, enfermant quelques palais somptueux ; même opposition entre l’effroyable misère des classes pauvres et l’opulence des grands seigneurs ; mêmes conteurs aux coins des rues, propageant à la fois le rêve et les nouvelles ; même plèbe aux neuf dixièmes illettrée, subissant pendant de longues années l’oppression et puis soudain traversée de révoltes violentes, de paniques meurtrières ; même intrusion de la conscience religieuse dans les affaires publiques ; mêmes fanatismes, mêmes intrigues de la puissance, mêmes haines entre les factions, mêmes complots si étrangement ourdis qu’ils n’arrivent à se dénouer que dans le sang !… Les conclaves du Moyen Age devaient ressembler assez bien aux actuels collèges d’ulémas. Les drames dynastiques qui marquèrent la fin des Capétiens directs ont leur correspondance dans les drames dynastiques qui agitent de nos jours les pays arabes ; et l’on comprendra sans doute mieux la trame même de ce récit quand nous aurons dit qu’on pourrait la définir comme une lutte sans merci entre le pacha de Valois et le grand vizir Marigny. La seule différence, c’est que les pays européens du Moyen Age ne servaient pas de champ d’expansion aux intérêts de nations mieux équipées en moyens techniques et en armement. Depuis la chute de l’Empire romain, le colonialisme était mort, au moins en nos régions.

Maurice Druon. La Reine Étranglée. 1955. (de l’ensemble Les Rois Maudits). Ancien résistant et combattant sur la Loire en 39-45. Auteur entre autres du Chant des Partisans avec son oncle Joseph Kessel. Ministre de la Culture de 1972 à 1974.

Abdelaziz Benihyia

Publié le 22 mai 2018 dans billet

Géographie - Livre Poétique de Nicolaï

Date du document : 1979

32. Géographie

“Ainsi s’unissent astres et planètes, Fogazarro,
Non par le corps, mais par la lumière ; ainsi
Les palmiers non par la racine mais le feuillage.
Voici nos noms sortis des forêts, sentant le fauve.”

« Au milieu des lions te voilà ! C’est toi qui descends,
T’assieds tranquille ! » disait le maître de Géographie,
Tendant sa cannevelle immense sertissant la craie
Vers la carte, à propos de la Louve.

Lutte avec l’Archange, chastes récits vivants !
Plus qu’aucun autre, “çui des images”
Passant à travers philtres le moindre zéphyr lu

(Un élève du Sodoma : Ricciarelli, dit Le Braguetteur.)

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Publié le 22 mai 2018 dans OGR document

Projet de Plicalanyse

Névrose, psychose et perversion ; valse à trois temps, variantes du négatif : déni, désaveu, clivage, dénégation, refoulement…
La place du discours par rapport à l’objet, la place du réel entre les blocs de discours, l’occupation de cette place plus ou moins publique par les Enfants et les Morts. Le réel au lieu des frisettes de langage, trou de Kim Carson ; langage obus meurtrier pour le canon lui-même et la cible, comme ces saloperies de “sous-munitions”. Puis la place du langage comme transformation des choses ; la rhétorique de nouveau cristallise en pensée. La place n’est pas un vide, malgré toute cette vulgate du yin et du yang, etc. C’est un plein ! Pietro Bodhisva

Publié le 19 janvier 2018 dans billet

L'Orchestre Rouge & Borer chez Lip

J’ai retrouvé au milieu de mes archives professionnelles ces deux coupures de presse de Libération qui dataient du début octobre 1973 et que j’avais collées ensemble, précisément au retour d’un long séjour à Varsovie.

Quelques années plus tard j’ai eu la chance de connaître Alain Borer comme enseignant.

Stanislaw Brzezinski

Langennerie à Chanceaux-sur-Choisille

Publié le 6 janvier 2018 dans document DAO

La Folie. II.

La Folie II.
La Bande de la Folie-Méricourt tournait autour de Monique Charvet et d’Ermanno Krumm. Elle se réunissait la plupart du temps dans leur appartement.
Il y avait là Rio, Ariane, Mina, Laurence, Anna et Frédéric/Que, un hermaphrodite albinos. Chantal (dite Ophélie), s’y ajoutait de temps à autre sans vraiment faire partie de la bande, et Françoise avait plutôt des relations amicales privilégiées avec Monique.
Le groupe avait pris ce nom en partie parce que c’est au deuxième étage d’un vieil immeuble de la rue de la Folie-Méricourt que se situait l’appartement de Monique et d’Hermanno, dont les fenêtres donnaient d’un côté sur la rue, de l’autre sur la cour d’une école primaire. En partie aussi à cause du fait que ses membres passaient une grande partie de leur vie à Ste Anne, dans le “pavillon ouvert” Henri Rousselle.
Parmi les visiteurs de la rue de la Folie, je ne crois pas que Duault soit jamais venu, bien qu’il ait été proche à la fois d’Ermanno et de Borer. Borer y était venu au moins une fois, pour exposer sa théorie sur l’hylémorphisme, inspirée de Husserl et que je trouvais extraordinairement pratique, car elle permettait de classer toute l’histoire de la littérature en un quart d’heure.
À l’époque nous étions beaucoup à aimer les modèles mathématiques et les classifications, sans aller jusqu’aux algorithmes, bien qu’ayant “un papier et un crayon”.

À la Folie-Méricourt nous avons créé ce que nous appelions des Petits romans internes, c’est-à-dire dont les seuls protagonistes étaient les membres du groupe (repris dans une suite d’évènements les concernant), et destinés à eux seuls. Il y en a eu 11 en tout, si je ne me trompe, tous ronéotés dans le quartier.
Nous avions montré quelques-unes de ces réalisations à Roland Barthes un soir qu’il était venu souper à la Folie. L’idée lui avait plu ; il trouvait que c’était “une belle utilisation du minimum romanesque” et il nous avait longuement parlé de son propre idéal dans ce domaine.
Comme c’était à l’époque de son séminaire sur Brecht, Monique lui avait préparé du porc aux lentilles, qui était pour Barthes un des exemples de “l’aristocratie du goût avec des choses simples”, à propos de Mère Courage. Malheureusement Monique était assez expérimentale en cuisine, et Barthes avait dû lui expliquer les nécessités de la cuisson du porc ; les lentilles elles-mêmes étaient dures, et il n’y avait pas d’échalotte.
Monique s’est suicidée au bord de la mer au milieu des années 70 et Chantal peu après dans la Seine, persuadée d’un complot chinois la visant dans son quartier du Château des Rentiers, elle qui faisait des ménages pour payer sa crétine d’ analyste.
J’ignore si Ermanno Krumm avait récupéré tous les Petits romans. Il a en tout cas publié en dehors de sa collaboration avec Il Piccolo Hans et de ses recueils de poèmes, Le cahier de Monique Charmay, autre nom de Monique, qui devenait aussi parfois “la Reine des Hexagones Monions”, et lui a rendu généreusement hommage. Tous deux avaient également écrit en 1974 Tel Quel, un’avanguardia per il materialismo, et Monique a traduit beaucoup de textes de Verdiglione pour Tel Quel et pour François Wahl. Elle a écrit un beau texte du nom de D’Hors qui n’a pas été publié, mais qui a circulé, notamment grâce à Françoise Labat.
J’ai pour ma part repris des éléments de ces récits dans Tuberculose du Roman (détruit), et dans la partie de la Cosmologie consacrée aux Orphelins Colporteurs, dont La Bande de la Folie-Méricourt fait partie

Il y eut beaucoup de séances de table tournante à la Folie-Méricourt, jusqu’à la nuit où la table nous échappa, se précipita sur Ermanno et faillit le faire basculer par la fenêtre pour le faire tomber deux étages plus bas dans la cour de l’école primaire dont on entendait régulièrement dans la journée les jeux et les cris joyeux.
Il y eut même ailleurs, dans une maison hantée, l’expérience faite par Monique de se coucher en travers d’un couloir où régulièrement on entendait les pas d’un revenant, et elle sentit distinctement de part et d’autre de sa poitrine, l’enjambement du mort.

O.N.

Publié le 2 décembre 2017 dans billet

À propos de Didier - Lignes des Escholiers Primaires. Trio des Enfants Malades.

Date du document : 1980

( À propos de Didier fait partie du Tome III (non publié) des États du Monde , consacré aux Enfants, en particulier aux Lignes des Escholiers Primaires , et encore à l’intérieur de celles-ci du Trio des Enfants Malades . Le texte lui-même, par contre, a été publié par une revue étrangère.
Didier, c’est le frêre disparu de Nycéphore et Nicolaï.
Mais pour le coup le texte ici est d’abord un hommage à “deux vrais frères”, à savoir Didier Morin et Bernard Plossu, qui ont considérablement aidé à la publication de la Cosmologie.
Didier Morin avec tout le tournoiement du Vortex de Mettray.
Bernard Plossu qui a eu le cœur de faire tout un reportage dans le quartier de ces Enfants : Saint-Michel de Bordeaux.
“Des mecs réglo” aurait dit Burroughs.)

Le quai brille à présent avec sa densité de néons en premier plan, tel qu’on le voit depuis les toits de la rue Carpenteyre. C’est Lui d’abord qu’on voit en arrivant. À peine sevré du lait maternel, pour ainsi dire le lendemain, Didier se leva en souriant avec des dents noires ! Il en avait peu, mais ça suffisait : il avait mordu à la Mort dans la nuit et montrait à présent le vaisseau qui mène au pays d’Orphée, amarré sur le quai Sainte-Croix. Cavité, ventre, crématoire, locomotive ; tout à la fois. Cette teinte d’encre qui gagnait tout avait pénétré au cœur même de la porcelaine ; on eut beau lui laver la bouche tant et plus, rien n’en partit ni ne déteignit. Dès lors, il tomba malade, gardant toujours ce sourire atroce de Saint jusqu’à la fin, ce sourire insupportable !
L’ombre des dents se reportait partout, et il se mit seulement à hurler en mourant ; un très long cri silencieux, bouche démesurément ouverte : on n’entendait aucun son, mais au fond de sa gorge, au lieu de la luette on voyait le champignon atomique ! On avait oublié de le porter en riant dans toute l’enceinte de la maison et surtout à travers le Jardin Noir, de répandre sur lui l’eau lustrale ; il ne restait que la lettre Z, ballante, accrochée à un clou en bas de l’escalier, sur la porte vers l’Atelier. José était débordé.

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Publié le 22 novembre 2017 dans document Cosmologie Onuma Nemon texte

Cézanne revu - Texte de Anne Guelvilec

Date du document : 2014

(Anne Guelvilec écrit de petits récits (non destinés à la publication) où souvent les voix et les personnages, bien que distincts, s’enchevêtrent.) Elle est née à Quimper. Après des études de peinture au Canada, elle vit à Paris. Elle a bien connu Thomasine Wallace à la fin de sa vie à New York.

« Jeanne, ma sœur Jeanne, comment nous vois-tu devenir ?
— Plusieurs voix me conseillent d’être gentille avec tous ces artistes.
— C’est toi, Jeanne, on a voulu que ça soit toi qui serves de modèle. C’est bien de toi qu’il s’agit ! Monet adorait les nuances azurées avant de les perdre, vermillons et garances, les teintes pures d’un seul jet, des épiphanies, les multiples rapports des choses visibles avec le ciel et la terre, l’harmonie lumineuse d’un grand système de vérité cosmique. Et Cézanne, souviens-toi : “J’ai épousé la mansuétude.” C’est autre chose. “Il n’y aura pas de Sainte-Victoire définitive de la vérité, mais en tout cas elle est peinte.” Rends-toi compte ! C’est à tout ça que tu peux participer.

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Publié le 11 novembre 2017 dans document DAO texte

Terre-à-terre - Ouvrage poétique de Gilles Venier

Date du document : Éditions Encres Vives 2017

On ne saurait trop recommander de lire (d’entendre), ce lyrique Chant du Monde, qui dans la fraîcheur magnifique de son inventaire fait penser à toute l’époque Linnéenne de Paul-Armand Gette, ce redoutable explorateur des lisières et zones de bordures, friches et autres…

NDLR

Publié le 6 novembre 2017 dans document DAO texte

La Clinique Béthanie - Livre Poétique de Nicolaï

Date du document : 1968

18. La Clinique Béthanie

Plus rien qu’un tournoi sur
Une perspective abîmée ;
Têtes coupées, matinées d’or.

Cresson, canailles, confusion ;
La guerre qui du moins nous sauve
Ne fait plus aucun prisonnier.

Salves de l’écho sur les monts,
Esclandres, hoquets oniriques :
Nous voilà soumis aux gloutons,

Aux dévoreuses de bonbons.
Sous de la corne, sur de la soie,
L’Enfance est ressucitée grêle !

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La Clinique Béthanie et Le Pavillon Toussaint_, bien qu’écrits à un an de différence (1967 et 1968), se répondent d’un Livre Poétique à l’autre des deux frères._

NDLR

Publié le 6 novembre 2017 dans document OGR texte