Charlotte au Sang - Les Gras. Printemps. L’esplanade des Girondins

Date du document : 1978

Ce texte fait partie de “Quartiers de ON !” paru en 2004 aux éditions Verticales

Sous-bois, déséquilibre, cassures, pour Charlotte Corday. Toujours de cordée, jamais de Montagne. À Glatigny, chez l’auteur des “Glaneuses”, où elle avait sa chambre, et passant de chez lui chez Roncerailles, dans ce trou de chaumière loin de l’Ami du Peuple qui donna naissance à cet autre poète aussi faux que Larronde.
Elle a vécu du manoir au château ; on s’appelait d’un lieu à l’autre.
Sa Trinité est plus de métal blanc que de dorure, multiplicité prise dans le rythme ternaire de la course Augustinienne. Elle est plus proche des coupes farouches de son grand-oncle Corneille que des serpents sinueux de Racine.
Elle craint ce “trop” qui vient en elle, cet afflux de sensations, d’harmonie, de bien-être, cette surabondance dangereuse (qui va basculer), cet excès d’odeur (comme un fauve migraineux), de réminiscences qui la soufflètent, etc.
Toute sa vie elle a gardé sa cartographie de faiblesse rainurée de bois tendre, visible en glacis sous son teint diaphane comme à la fenêtre étroite donnant sur une cour obscure elle calquait de petits dessins qu’elle appliquait sur la vitre ; par là encore, comme avec les crayons de couleur de Glatigny, elle était proche d’Arthur. Par ces muscles involontaires elle faisait circuler à vif les hontes et rages de l’époque rougissant de riens pour les autres. Elle avait des visions en coin d’œil aussi, à la Frankie Adams, au printemps, sur le sol poudreux des chemins ou faux vives lancées sur le sol chez elle : pas de parquet, du carrelage ; pas de plafond, des solives ; une vaste cheminée.

Publication : “Quartiers de ON !” éditions Verticales. Le Seuil. 2004

Publié le 23 juillet 2008 dans document Cosmologie Onuma Nemon texte

Voyantes : Marie-Anne Parlôthes - Les Gras. Printemps. L’esplanade des Girondins

Date du document : 1978

Ce texte fait partie de “Quartiers de ON !” paru en 2004 aux éditions Verticales

Esplanade
Dans ce Cabinet de Voyance où Camille s’est rendue peu avant avec Basta, pour connaître soon-avenir, chez Marie-Anne, il y avait des insécables et rugueux retours archaïques datant d’on ne sait quel ineffable. Déjà, tout enfant, chez les Vistandines, elle allait vers les visions comme on va vers le précipice, et aujourd’hui chez ceux qui la consultent, elle ne fait surgir vers le futur que ce qui était déjà là en eux, notamment avec son MUTUS-NOMEN-DEDIT-COCIS de cartomancienne à cadences paires.

Elle les jette sur le Minotaure au fond du Labyrinthe, mais pas de lamento d’Ariane, pas de pelotte, pas de moyen de se faire pelotter dans le tréfonds.
C’est ainsi qu’elle a vu pour le Tsar un siècle à l’avance : Tannenberg, les gourances de Raspoutine, les bolcheviques en dahuts, pattes gauches du côté de la pente… elle agrémente après-coup l’archaïque. Et c’est pour cela qu’à Bruges on l’a traitée de sorcière.
Une fois elle rêva pour Charlotte d’une paire d’yeux se mouvant seuls près de morceaux de corps aux diverses couleurs indépendants et de paquets de poils également autonomes, ainsi que de bouquets de feu et de lumière, mais dans la liaison formidable d’une phrase grandiosement organisée qui lui fit voir clairement l’efficacité du “génie” qui lui servait les phrases dans l’obscurité, car elle lui avait été dictée dans sa perfection d’un seul trait qu’elle lança en se levant.
C’était le portrait de Marat, qu’elle décrit comme un castrat qui chante dans son bain de sang.

Publication : “Quartiers de ON !” Éditions Verticales. Le Seuil. 2004h

Publié le 23 juillet 2008 dans document Cosmologie Onuma Nemon texte

Crimes de la Barrière - Les Escholiers Primaires. Extensions de la Ligne de Nicolaï. Terre

Date du document : 1984

Ce texte figure dans “Quartiers de ON !” paru en 2004 aux éditions Verticales

Ensuite Camille et Basta (désormais son mari) s’attardent à Bordeaux avant de se rendre au bord de la mer, vers Andernos ou Le Porge, les plages des pauvres, ou bien Arcachon, Le Cap Ferret, preuve d’un luxe inaccoutumé. En s’arrêtant à Bordeaux, ils vont voir Aube, à Bruges, chez le grand-père “aux doigts gros comme des saucisses de Toulouse” et les cousins Artaud, un peu tarés ; tandis que la palette des après-midi mal vernis s’avance, ils doivent subir les baisers mouillés ; ils se voudraient prestes, attentifs, mais ils sont disparates. Puis comme il n’y a pas de place chez elle, pour dormir tranquille, Aube leur a trouvé la maison vide d’une amie, pour une nuit, rue Vercingétorix, vers la Barrière d’Ornano, pas loin de “chez Sambo”.
C’est le jour de ses vingt ans, et Camille se repose sur le bord du lit, après, rue de Bègles, paumes en pronation serrant le bois des montants, et projetant la tête humérale en avant et vers le haut, le cubital antérieur et le premier radial épanouis de part et d’autre ; et, grâce au reflet, sur le rebord du muret humide au-delà de la terrasse où la pluie cesse à peine sur le fond des branches désastrées de platanes, les restes d’ocre-sienne et clair, la tête penchée, son dos rond et puissant de sirène (comme elle a coutume de s’asseoir sur le bord du bassin), ou de pianiste (tout à l’heure sur sur son tabouret), dominant, arche puissante, si bien lié à la fragilité de l’ensemble, aussi surprenant que le soudain profil d’Isis éclatant tout au long des salles du pavillon égyptien du Louvre, impossible à imaginer à partir de la vue des hanches de face, fessiers puissants de gymnaste sortant d’un plan inattendu sur l’ébauche, peut-être la danseuse de Degas aussi.

Publication : “Quartiers de ON !” éditions Verticales. Le Seuil. 2004

Publié le 22 juillet 2008 dans document Cosmologie Onuma Nemon texte

Chemin de Maître-Jean - Les Escholiers Primaires. Le Singulier. Automne

Date du document : 1989

Ce texte fait partie de “Quartiers de ON !” paru en 2004 aux éditions Verticales

Rue Maître-Jean : La Clinique. Elle devait recevoir la visite d’un ami. Sonnette, arrivée sur gravillons ; Marguerite est bien là. À moins que ça soit Madeleine…

Publication : “Quartiers de ON !” éditions Verticales. Le Seuil. 2004

Publié le 22 juillet 2008 dans document Cosmologie Onuma Nemon texte

L’Idiot à Béthanie - Les Escholiers Primaires. Le Singulier. Automne

Date du document : 1973

Ce texte fait partie de “Quartiers de ON !” paru en 2004 aux éditions Verticales

La présence obsessionnelle de ma pensée à des tâches quelconques était un signe de déséquilibre, ou bien était-ce au contraire le fait de les exécuter machinalement, tenant compte du fait que nous cherchons le déganguement du primaire par les ruptures d’Univers.
Je devins immobile.

Publication : “Quartiers de ON !” éditions Verticales. Le Seuil. 2004

Publié le 13 juillet 2008 dans document Cosmologie Onuma Nemon texte

Marie-Anne Parlôthes avant Cádiz - Les Escholiers Primaires. Ligne de Nycéphore. Terre

Date du document : 1978

Ce texte fait partie de “Quartiers de ON !” paru en 2004 aux éditions Verticales

Les Enfermés (ils ne partiront pas !)
Nycéphore
J’ai rendez-vous avec Marie-Anne à trois heures à la Clinique. Je lui ai téléphoné hier à midi depuis le petit bureau de poste de Saint-Augustin alors qu’il allait fermer, et j’ai visiblement retardé l’enfilage de manteaux du couple de vieux qui doit être employé là depuis la fondation.
Ô Femme, voix profonde ou suraiguë, bombement de son sexe si finement perçu à chaque modulation vocale ! Théodosius ! Marie-Anne avait en effet comme “doublure” grasseyante son délicieux accent austro-hongrois, grave. “C’est elle-même. Viens chez moi à six heures.” “Si c’est possible, j’aimerais mieux qu’on se voie ailleurs ; je ne tiens pas tellement à voir ton père.” (Son père s’était opposé à son départ avec nous et toute la troupe de théâtre de Cádiz.) “Bon, et bien, retrouvons-nous à l’Hôpital de Jour ; c’est boulevard Wilson, près de la Radio ; j’ai eu une dépression nerveuse ; on peut se voir demain à 15h, si tu préfères.”
La dernière fois que j’avais rencontré Marie-Anne, c’était pour la fête chez Walter H. lors de la préparation de l’Opération Cádiz (entrecôtes et ceps en sous-sol), lors de la descente des flics ; elle était saoûle, et je ne sais plus qui l’avait embrassée ni comment elle était rentrée chez elle.

*

Je suis à l’Hôpital vers 15h 30. Là, d’autres pensionnaires aux yeux bouffis, comme ourlés, gonflés à l’hélium, gestes neuroptisés atrocement lents la cherchent sans la trouver. L’âme d’Elcé exaltée par le jeûne.
Elle n’y est plus, et pourtant, elle attendait avec impatience sur le pas de la porte vers trois heures moins le quart, selon ce que tous me disent, héroïsme qui emplissait les fenêtres d’une crainte indéfinissable.
On regarde au sous-sol, et de nouveau dans les étages, dans sa chambre.
Les Infirmières :
« Qui êtes-vous ? Vous êtes de la famille ? (L’une rougit violemment.)
— Elle doit être rue Maître-Jean, dans l’autre clinique ; elle devait rendre visite à un ami. »

Publication : “Quartiers de ON !” éditions Verticales. Le Seuil. 2004

Publié le 13 juillet 2008 dans document Cosmologie Onuma Nemon texte

Maurice à Buenos-Aires - Les Grands Ancêtres. Ligne de Don Qui. Été

Date du document : 1986

Ce texte fait partie de “Quartiers de ON !” paru en 2004 aux éditions Verticales

Avant de mourir, Maurice a eu envie de se rincer l’œil (plus d’un siècle qu’il n’a pas pris de bain !). Il est venu en tant que globe-trotter, trotter chez l’Oncle à Buenos Aires, histoire de ne pas se refroidir en mourant et de mourir au chaud (il refuse d’être cryogénisé : rien que l’idée le refroidit !).

Publication : “Quartiers de ON !” Éditions Verticales. Le Seuil. 2004

Publié le 12 juillet 2008 dans document Cosmologie Onuma Nemon texte

Stamp - Les Grands Ancêtres. Ligne de Don Qui. Terre. Guerre des Étoiles

Date du document : 1984

Ce texte fait partie de “Quartiers de ON !” paru en 2004 aux éditions Verticales

Fondamental du défaut, il était, Stamp ! De la courbe du mérite par rapport à la courbe analogique, par rapport au son ; c’est-à-dire : il n’y a jamais de modulation ! Toujours l’un ou l’autre. Ça commence comme ça, comme un Roman Paresseux, une façon simple de se citer à la troisième personne, qu’il aime. Ensuite son enquête a progressé en fonction des fréquences…
(Les questions sont posées par une sorte d’inspecteur Dupin : « Est-ce que le 0 change à telle ou telle fréquence ? Est-ce que le 1 est impossible à telle hauteur ? », etc. Au fur à mesure, il annonce à qui veut chercher. En disant simplement : « Dépêchez-vous ! Il est en train d’agoniser ! » Ça part de là.)
Stamp a tout son appareillage de cryogénisation installé autour de lui depuis son encéphalite récente. Le docteur Pentoja a pour consigne de l’emballer et de l’expédier à Buenos Aires rejoindre la collection de Martó au premier bip de sa part.
Technique de reportage en des pays exotiques. Fondations de phrases ininterrompues, en suspension, passage d’une grille à une autre rapidement, sans que le sens soit vraiment délivré.
Monologue enregistré : (Ferré : “les bras des émigrants qui n’ont jamais de pain d’avance.”)
“Je n’avais “pas à pas” envie de boire ; me sens tout sale. Extérieur Mexique, et mousson. Pluie qui allait durer deux mois. Mais plutôt envie d’une tartine de fromage de brie (rot : “Heurrh !”), avant d’avoir fini le chapitre. Je branchai la télé ; il était déjà 22 heures ; je soulevai le combiné, j’attendis… qu’une de ces voix de femmes paraisse devant l’écran de télévision, baisse sa tête, et montre son crâne complètement décousu, plein de cicatrices de petite vérole, à angles droits. Un frisson me parcourut tout le long de son échine, et remonta comme une voie unique, au sexe. Elle raccrocha ; je posai le combiné, j’allumai une cigarette, je finis par trancher la mie en menus morceaux, j’éteignis le tube, et en me laissant tomber dans le sopha, je gardai le verre à la main. Là-dessus, je me levai et je m’en allai.
Personne ne m’attendait à la Gare. De l’intérieur, je me sentais plutôt bien. J’évitai tous les miroirs, où je me serais sans doute paru plus grand, et amaigri comme une fente de machine à sous, avec un sérieux coup de vieux, au pistolet. Même les cuivres des Chevrolet.
“Ça marche ?” m’aska quelque homme qui n’allait pas du tout dans la même direction que moi. Pas de réponse. “Le zinc… somme d’habitude… moi non plus.” Et la voix s’éteignit. Je venais d’apprendre qu’elle…
La personne marchait vite ; j’en ai bien vu trois ou quatre de ce genre dans la semaine.
Je quittai la Gare décentrée.

Publication : “Quartiers de ON !” éditions Verticales. Le Seuil. 2004

Publié le 12 juillet 2008 dans document Cosmologie Onuma Nemon texte

Docteur Marto & Frères - Les Grands Ancêtres. Ligne de Don Qui. Été. Buenos-Aires

Date du document : 1984

Ce texte fait partie de “Quartiers de ON !” paru en 2004 aux éditions Verticales

Ici le morceau rythmique de la fin est représentatif de la façon dont la langue devient le portrait filmique lui-même de la disparue, mitraillage kaléidoscopique.

I. Revay

Ça y est : par deux trous dans le cercueil ils descendent le corps de la mère directement dans le congélateur. Le mari et son frère de 14 ans enfant de chœur sont arrivés par surprise la nuit à l’Hôpital ; ils ont atteint le corps dans la chambre froide, lui ont administré des piqûres d’antigel par voie intramusculaire, l’ont enlevé : une ambulance les attendait. Puis, dès la maison de la Plaza Constitución, ils ont mis l’épouse dans le cercueil avec de la neige carbonique et ensuite ils l’enveloppent dans du papier cellophane pour la mettre dans le congélateur. Ils font partie de la secte Orphiste.
Elle est passée des communs à la crypte, la grotte, la crupta, la crotte qui a été recreusée dans sa voûte pour pouvoir ouvrir le couvercle.
Le Docteur garde sa femme cryogénisée avec lui, parce qu’elle n’a pas voulu d’enfant, comme un espoir lointain, et, enfermé dans cette crypte, il passe son temps à se projeter sans cesse d’anciens films de sa vie en 9,5 mm noirs et blancs, au-dessus du bourdonnement du corps mort. Monica était la sœur de Monique, de la Folie-Méricourt, musicienne accomplie comme elle. Il est né en 48. En 84, il était persuadé que le monde allait se retourner, il pensait qu’on allait rentrer dans le Siècle d’Or et l’Ère d’Orphée, et pour rentrer dans ce Siècle d’Or, il lui fallait absolument cryogéniser son épouse et tous les êtres chers de sa famille.
Ensuite toutes les personnes mortes de la Tribu de Prosper et des Frères Naskonchass lui ont été fournies par les Docteurs Civière, Decaisse et Dufourgon sis place de La Monnaie, les plus mauvais de Bordeaux. Comme ils s’occupaient beaucoup de ceux-là, tous en sont morts assez rapidement. Quant au Docteur Pantoja, il se chargeait de l’export des corps.
À présent, au centre de la crypte, le gros congélateur est celui de Roméo et Juliette, puis vient celui des amants Colomb et Souley, de Bordeaux, et ensuite toute la liste des cadavres du Docteur ; ça fait un bruit d’Enfer !

Publication : “Quartiers de ON !” éditions Verticales. Le Seuil. 2004

Publié le 8 juillet 2008 dans document Cosmologie Onuma Nemon texte