Avec Obstination - Texte de Joël Roussiez

Date du document : 2012

Ce portrait-là est rempli d’une description impeccable, d’une trame tellement recroisée dans ses traits de burin qu’elle échappe à elle-même ; et va se “répandre une volupté comme d’un lit défait… ”.
Elle est digne des portraits de femmes faits par Plossu, quelque chose de très attentif et de très rapide, une voyance en coin d’œil, un entrevu foudroyant, et d’autant plus précis que le regard n’insiste pas, n’écrase pas la personne considérée, elle incipit : “Elle commença son récit en baissant le visage sur son bol vide”. Ce n’est pas non plus la parodie de La vierge au bol en Thimotina Labinette : rien de caustique ni de cynique.
La première phrase pourrait venir d’un Chant de Maldoror : “Le rictus amer d’une femme étrusque au nez presque droit, les cheveux bouclés en masse le long de l’oreille cachée par des sortes de lauriers pour retenir la chevelure glissante ; un œil pour finir mais conquérant, voilà telle qu’elle m’apparut au lever du jour, passant devant ma maison, seule sur la route déserte et marchant.
Oh, oui certes, Roussiez est plein de vies et d’époques diverses, et plus ça va plus je crois (c’est-à-dire j’applaudis) à cette hantise des temps chez lui. On parle toujours dans les fictions et chez les parapsychologues de “vies antérieures”, et jamais des vies postérieures, or les époques apparaissant chez Roussiez sont des époques rabotées, devenues parfaites pour l’emboîtage et projetées en perspective ; Roussiez est un menuisier du temps. Son moyen-âge futur est un moyen-âge nettoyé. Peut-être que l’Éternel Retour c’est ça.
Avec obstination et douceur, cette description, effectivement, ce commentaire. “Je vous aime”, voilà ce qu’il dit, je vous aime. Scorsese ne dit pas ça, mais Cassavettes le dit, et Bruno Dumont, et Bernard Plossu.
On avance dans son texte qui ne sent pas le roussiez comme à travers les laies d’Un balcon en Forêt. Avec ces répétitions que le pseudo-pur styliste enlève mais que Gracq conserve en pierres de soutien latérales du chemin, car avec ça il fore, il avance, il troue la forêt dans ce grand vortex, cette spirale du temps.
O. N.

Avec obstination

(hommage à Krleza)

Le rictus amer d’une femme étrusque au nez presque droit, les cheveux bouclés en masse le long de l’oreille cachée par des sortes de lauriers pour retenir la chevelure glissante ; un œil pour finir mais conquérant, voilà telle qu’elle m’apparut au lever du jour, passant devant ma maison, seule sur la route déserte et marchant. C’est son profil qui me frappa et c’est pourquoi je me levai rapidement pour faire sa connaissance. Il était tôt et il ne fallait pas l’effrayer, aussi laissais-je mon chien filer au devant d’elle pour l’accueillir. « Mais pourquoi se rictus amer » lui demandais-je plus tard lorsqu’elle eut accepté un bol de café. « J’ai quitté des lieux sombres où le temps ne passait pas, la pourriture chaude m’a éloignée et je marche pour me défaire d’une sorte de boue… Je vivais dans une ville aux lourdes colonnes et aux temples sobres ; la vie y était sereine, tranquille, pétrie d’habitudes et de calme. C’était une vie sans calcul qui se déroulait comme il convient sans malheur excessif, ni joie intempestive. On y disait les paroles qu’il fallait : va donner aux poules et aux lapins, ou bien : la vie n’est pas vaine qui s’accomplit chaque jour. Un beau jour on mourait et nous étions en deuil ; les cérémonies étaient courtes et sincères sans faste ni larmes abondantes… » Ses traits étaient doux et son regard puissant, les formes de son cou, de ses épaules et de ses bras, étaient rondes et agréables comme remplies d’une chair ferme et chaude qui venait sourdre de la peau et répandre une volupté comme d’un lit défait…

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Publié le 28 mars 2012 dans document DAO texte

La Chine en Déconstruction et Robespierre & Saint-Just - Exposition URDLA Printemps 2012

Date du document : Après 1984

Le premier travail de dessin est réalisé sur le lange ayant servi à l’impression des gravures jusqu’en 1984.
Le second, de sculpture, comprend une toile noire en trapèze irrégulier reposant, arête contre arête sur la plaque d’acier taillée en guillotine de la presse qui a servi à imprimer les gravures jusqu’en 1984.
Entre les deux une série de bois gravés de crânes et un masque du Pays des Morts.
NDLR

La Chine en Déconstruction et Robespierre & Saint-Just

Publié le 20 mars 2012 dans document Cosmologie Onuma Nemon dessin et gravure

Une soirée chez les Tristram - Entretien avec Brigida Gazapón

Date du document : 15 Mars 2006

Voilà donc longtemps que la rédaction de cet entretien était en attente de mise sur le Net, dans l’espoir de retrouver la version définitive et intégrale. Faute de mieux nous sommes partis de la bande enregistrée, qui comporte une partie inaudible et la fin effacée. L’original appartient à Brigida Gazapón qui a réalisé l’entretien et qui à l’époque s’occupait d’une petite revue en Argentine. Depuis elle est partie en Australie retrouver Lena et Miss Ross. Et plus aucune nouvelle. Si vous la croisez en “crawl-walking” dans la brousse en compagnie des kangarous chargés de répandre la bonne nouvelle de sa revue logée dans leur poche ventrale, parmi les dingos et les lapins excités, faites-lui signe de notre part, pour qu’on sache un jour de quel orage il s’agissait et quelle était la conclusion.
NDLR

Publié le 7 mars 2012 dans document HSOR texte

Trobespierre

« En voici un qui me doit quatre allumettes ! » disait-on chez moi en Bretagne où l’on redoutait le poisson et ses épines tenant peu au ventre, le laissant pour ces bizarres de pêcheurs. C’est autre chose qu’un berger dans une valise, à savoir Léonard Cohen forcé de sortir du Monastère Zen de Los Angeles où il faisait retraite depuis 1994.
En réalité, “Le Silencieux” était déjà parti de Mount Baldy au printemps 1999.
C’est dans le premier numéro hebdomadaire des Inrocks que j’avais lu un article sur la retraite Zen de Cohen, avec sa photo en couverture.
Dans Old Ideas, c’est la voix de l’extinction, d’une dépression qui n’en finira jamais (lui qui se dit dépressif chronique), car c’est celle du monde, de la lucidité Zen, qui donne une légère tristesse, disait Suzuki.
Manager crapule, Kelley Lynch, pour détournement de fonds (5 millions USD), qu’on devrait Lyncher ?
Je pense à ce groupe qui se nommait E. P. S. : Elimination Pure et Simple. Je sais bien que ça n’avait rien à voir avec des personnes (c’était une thérapeutique égyptienne par la sueur) et que ça peut évoquer les horreurs nazies, mais je ne peux m’empêcher de penser à la nécessité d’éliminer les intermédiaires avec le Z, la lettre qui coupe de Maurice Roche. Il faut ainsi penser à ses ennemis même en se raZant. Les impresarii, les éditeurs, les galeristes, toute la demi-flicaille lécheuse. Il y avait deux métiers que Maurice Roche avait interdits à son fils : journaliste et prostitué.
Restons Zen, coupons-leur la tête ! (Le Lotus Bleu)
Robespierre était très Zen, avec son orange et sa frugalité. Je crois que vous l’aimez bien.
J’ai vu en 1989 les travaux d’un graveur Robespierriste qui avait réalisé courageusement une suite gravée en hommage à Action Directe.
Saluons les amis de Robespierre.
La France a toujours préféré les garçons bouchers pour toutes les besognes : Danton par exemple. Il est évident qu’un Danton mâche plus. Robespierre est du côté du sabre et Danton de la hache. Il y a des places Danton partout et pour ainsi dire aucune rue Saint-Just, Couthon, ni Robespierre. Pas de rue Robespierre à Paris, malgré les propositions du Parti Communiste en octobre 2009. Par contre un petit triangle à la pointe ouest de l’Ile-Saint-Louis s’appelle Aragon (Elle est dans l’Île ?)
Est-ce un ministre inculte et chevalin à la cravate rouge, un secrétaire d’état ou un historien histrion et révisionniste, qui en raison de cette aversion instinctive pour le personnage, lors de la célébration de la Révolution en cette même année 89 très gaie (Jack Lang, Jean-Paul Gauthier, qui d’autre pour l’organisation de la fête ? J’ai oublié…) élimina purement et simplement le cachot de Robespierre à la Conciergerie au profit de celui de Louis XVI (qu’on agrandit alors !), pour la simple raison qu’il ignorait que Robespierre y avait séjourné. La très grande astuce que voilà !
Ronán Pleven

Publié le 2 mars 2012 dans billet

Le Mou des Bordelais

Je pense soudain à Jean Vauthier, car je crois que vous en avez parlé quelque part sur ce site ou sur un autre blog, même si cela semble impossible à retrouver.
Savez-vous que que Jean Genet considérait Jean Vauthier, comme “le plus grand dramaturge de notre temps” ? En effet pas d’auteur plus tragique que Vauthier, dont on retrouve des traces chez le suisse Novarina, qui lui est un auteur comique comme l’espagnol de Funès. Et Genet regrettait beaucoup qu’il soit si peu joué, et pas du tout à Bordeaux.
C’était un ami de Molinié entre autres, et ils se retrouvaient souvent chez un photographe qui reproduisait les œuvres de ce dernier, rue des Remparts, qui avait un nom de musicien : Mahler. Ils auraient pu dire “Retenez-moi ou je défais un Mahler !”, car ce type-là (qui n’a rien à voir avec le Grégoire actuel), était d’extrème-droite ; son assistant était un ancien de l’O. A. S., et ils collectionnaient les assiettes à l’effigie du Maréchal Pétain qu’une petite marchande de bonneterie voisine, copine dudit Malher, exposait en toute innocence parmi les dentelles.
Une dénommée Murielle Marcaillou a fait paraître récemment ici dans une petite revue guerrière de Talence un article à propos de la méconnaissance des artistes bordelais par leur ville (où elle fait l’éloge de Jean Vauthier et de Roger Lafosse). Je crois qu’on peut suggérer avec humour, et sérieux, que c’est une loi absolue depuis Marquet jusqu’à Sauguet. Peut-être est-ce la même chose dans tels hauts bâtiments lyonnais ou à Pampelune et faut-il simplement dire comme le Général De gaulle : “Les Français sont des veaux.” même si l’on a plutôt envie d’énoncer des spécificités concernant les Girondins (surtout quand on a habité pendant des années près du stade comme moi !). À Bordeaux le pouvoir se gonfle sans jamais éclater, avec lassitude et mépris, en prenant de haut les créateurs.
Cela semble impossible que Bordeaux, cité anglaise avant tout, reconnaisse ceux qui l’excèdent, sauf s’ils ont l’onction du saindoux. Ils en ont reconnu tout de même quelques-uns : Louis Beydts (et ses amis Arnaudin d’Hossegor), sans doute parce qu’il était le fils d’un gros marchand de pinard des Chartrons, ou Mauriac parce qu’il était aussi raide et repassé à la pattemouille comme catholique qu’un protestant (un peu comme notre pape actuel qui pourrait très bien être le Pape des protestants s’ils décidaient d’en créer un) : ni baroque ni excessif ; seulement pénible et coupable. Mauriac avait l’avantage d’être né gâteux, et Suffran le mérite de produire une littérature suffisamment obséquieuse pour faire partie de l’Académie des Belles-Lettres de Bordeaux, et ils sont donc célébrés chez Mollat. Une société comme la société bordelaise n’avait dans les années soixante que de la terreur pour ceux qui ne venaient pas des allées de Tourny, mais cette terreur ne s’adressait pas encore aux petites revues, même à l’agonie, ni aux artistes plasticiens (ce qui fut rectifié avec le CAPC et d’autres entremetteurs postérieurs -le terme convient-).
C’est vrai que Mollat est devenu un quartier à lui tout seul, mais je n’ai jamais vu de différence de choix entre la Mimesis jadis, La Machine à Lire et Mollat aujourd’hui ou des institutions soi-disant alternatives des environs de la rue Bouquière, du cours Victor Hugo et d’un Saint-Michel colonisé par la pire petite-bourgeoisie éduquée, destinées à des demeurés à la con. Il faut dire que les révoltés de Bordeaux redeviennent vite les hypokhâgneux soignés de Montaigne (je parle du Lycée) qu’ils ont toujours été, à preuve ce petit philosophe de Bergerac qui, après avoir frémi devant l’assaut des forces de l’ordre, a très vite (juste le temps de perdre ses cheveux), retrouvé les mocassins à glands et le pantalon woolmark à revers pour faire l’article aux petites vieilles dans un salon du livre minable comme il y en a tant, d’un entrepôt frigorifique de la ville. J’ai croisé là, quelque part sur ma route, tant d’écrivains réversibles !
Bordeaux institutionalise tout très vite ; c’est évident : le CAPC a glissé à la place du Mai Musical, mais c’est destiné à la même bourgeoisie condescendante, même si les cantatrices folles ne sont pas les mêmes. Luis Mariano qui a fait la plonge aux Chartrons, est bien reconnu, mais c’est un basque (avec ceci de bien particulier qu’il s’est réfugié à Bordeaux après la fin de la Guerre Civile en Espagne, contrairement à la majorité des Espagnols de la ville). Et Roberto Benzi, qui a toujours été la coqueluche du Grand-Théâtre, était un italien. Quant à Jean-Louis-Froment, formé par une école publicitaire suisse, cela ne serait venu à l’idée de personne de le critiquer avant les diatribes d’un (bien nommé ?) Bordeaux pour sa gestion catastrophique (mais seulement depuis la mort de Chaban : le courage a ses limites). Plus vivants que jamais, les deux s’en sortaient bien : Bordeaux et Froment.
C’est parce qu’on est une grande ville qu’on a une spécialiste ici de la culture à Bordeaux de 1945 à 1975 : Françoise Taliano-des Garets. Et c’est sans doute une institution familiale, puisqu’on a connu un des Garets au centre régional du bouquin qui écrit délicieusement sur l’ovale du rugby, le rond du bassin et le vide Malagar. Par contre je crois savoir que dans sa thèse Françoise Taliano s’est égarée dans les dates et les fondateurs ; elle oublie que l’Onyx, ce premier café-théâtre de province dont vous avez parlé dans vos colonnes à propos d’Arrabal, a d’abord été créé par Jean-Louis Froment, Jean-Luc Selleret, Pierre Barès, Françoise Labat et quelques autres sous le nom de Poisson-Lune, en avril 1966 (1er spectacle annoncé dans Sud-Ouest du 20 au 22 avril 1966), avant de devenir l’Onyx (le titre vient de Mallarmé, choisi par un des poètes du groupe), seulement en octobre 1967 après des travaux de doublage, d’insonorisation, et avec de nouveaux partenaires dont Pierre Castex le décorateur du Grand-Théâtre qui y a réalisé la plupart des décors. Aujourd’hui ce n’est ni une maison louche ni un hôtel borgne, c’est une gargote infâme, la tâche aveugle de la bêtise la plus girondine qui soit, sous des prétexte d’occitanicité comme un vieux cul raclé de casserole, de son tenancier actuel lourdingue ; on y joue une navrante parodie des chansonniers Tichadel et Rousseau (jadis Mmes Lamoukire et Brisemiche, qui avaient le mérite de dater de la deuxième Guerre Mondiale sans qu’on s’oblige à les restaurer).
Madame des Garets parle de la rencontre de Marcel Maréchal avec Vauthier à Barbey en 1965, qui lui a donné l’occasion de faire connaître son œuvre (c’est autre chose que “Maréchal, nous voilà !”, paroles et musique), mais bien sûr ailleurs qu’à Bordeaux. C’est même là l’importance du nouage, car leur vision à tous deux était cosmopolite, et c’est parce qu’ils avaient ce besoin absolu du nouveau qu’ils n’ont rien fait à Bordeaux. J’ai assisté également à un happening nommé Happening U.S.A. Sans Paroles ni Musique le 1er avril 1967, dans ce même théâtre Barbey, dont m’avait parlé Laurent Tatin-Vaubourgoin qui travaillait à la radio et où on nous avait enfermés, portes closes cadenassées et musique de Luciano Berio à fond, avec parmi les comédiennes Thérèse Liotard, la non-inoubliable Tante Rose d’une très mauvaise version de Pagnol. Charles Imbert, musicien m’expliqua à la fin de ce spectacle réalisé par un ami à lui que c’était un évènement dans la logique dadaïste, volontairement placé un jour de gags, et effectivement ce fut drôle : les comédiens s’empêtraient dans les piètements des panneaux de bois garnis de collages qu’ils faisaient tomber, panneaux sur lesquels des diapositives des USA projetées en désordre étaient à peine visibles, se supperposant aux lambeaux de couleur des journaux lacérés. Le régisseur allumait ses projecteurs toujours à côté des acteurs, à cause de leurs bonds imprévus, réduit à les saisir en “poursuite”, et le clou du spectacle, ce fut un homme de radio connu pour son énorme tarin à la Cyrano et ses pratiques sexuelles minables, que tout le monde surnommait Nez-Vrose, et qui disparut dans une trappe dont tout le monde ignorait l’existence, en bordure des coulisses où il avait installé son nagra.

L’exception, parmi tous ces glissements et travestissements, c’est bien Sigma et par-dessus tout Roger Lafosse : c’était une ouverture bénéfique que cette semaine miraculeuse, entre la décadence du Mai Musical et l’invasion du CAPC. Ça n’a pas duré longtemps, mais on y voyait Jean Vauthier grâce à Georges Malgouyard et Jacques Manlay, dans les années soixante, qui avaient d’autres amitiés fabuleuses, telles que celle de Jacques Tourneur.

Françoise Faure. Bacalan.

Publié le 29 février 2012 dans billet