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Avec Obstination - Texte de Joël Roussiez

Date du document : 2012

Publié le 28 Mars 2012

Ce portrait-là est rempli d’une description impeccable, d’une trame tellement recroisée dans ses traits de burin qu’elle échappe à elle-même ; et va se “répandre une volupté comme d'un lit défait... ”.
Elle est digne des portraits de femmes faits par Plossu, quelque chose de très attentif et de très rapide, une voyance en coin d’œil, un entrevu foudroyant, et d’autant plus précis que le regard n’insiste pas, n’écrase pas la personne considérée, elle incipit : “Elle commença son récit en baissant le visage sur son bol vide”. Ce n’est pas non plus la parodie de La vierge au bol en Thimotina Labinette : rien de caustique ni de cynique.
La première phrase pourrait venir d’un Chant de Maldoror : “Le rictus amer d'une femme étrusque au nez presque droit, les cheveux bouclés en masse le long de l'oreille cachée par des sortes de lauriers pour retenir la chevelure glissante ; un œil pour finir mais conquérant, voilà telle qu'elle m'apparut au lever du jour, passant devant ma maison, seule sur la route déserte et marchant.
Oh, oui certes, Roussiez est plein de vies et d’époques diverses, et plus ça va plus je crois (c’est-à-dire j’applaudis) à cette hantise des temps chez lui. On parle toujours dans les fictions et chez les parapsychologues de “vies antérieures”, et jamais des vies postérieures, or les époques apparaissant chez Roussiez sont des époques rabotées, devenues parfaites pour l’emboîtage et projetées en perspective ; Roussiez est un menuisier du temps. Son moyen-âge futur est un moyen-âge nettoyé. Peut-être que l’Éternel Retour c’est ça.
Avec obstination et douceur, cette description, effectivement, ce commentaire. “Je vous aime”, voilà ce qu’il dit, je vous aime. Scorsese ne dit pas ça, mais Cassavettes le dit, et Bruno Dumont, et Bernard Plossu.
On avance dans son texte qui ne sent pas le roussiez comme à travers les laies d’Un balcon en Forêt. Avec ces répétitions que le pseudo-pur styliste enlève mais que Gracq conserve en pierres de soutien latérales du chemin, car avec ça il fore, il avance, il troue la forêt dans ce grand vortex, cette spirale du temps.
O. N.


Avec obstination

(hommage à Krleza)

Le rictus amer d'une femme étrusque au nez presque droit, les cheveux bouclés en masse le long de l'oreille cachée par des sortes de lauriers pour retenir la chevelure glissante ; un œil pour finir mais conquérant, voilà telle qu'elle m'apparut au lever du jour, passant devant ma maison, seule sur la route déserte et marchant. C'est son profil qui me frappa et c'est pourquoi je me levai rapidement pour faire sa connaissance. Il était tôt et il ne fallait pas l'effrayer, aussi laissais-je mon chien filer au devant d'elle pour l'accueillir. « Mais pourquoi se rictus amer » lui demandais-je plus tard lorsqu'elle eut accepté un bol de café. « J'ai quitté des lieux sombres où le temps ne passait pas, la pourriture chaude m'a éloignée et je marche pour me défaire d'une sorte de boue... Je vivais dans une ville aux lourdes colonnes et aux temples sobres ; la vie y était sereine, tranquille, pétrie d'habitudes et de calme. C'était une vie sans calcul qui se déroulait comme il convient sans malheur excessif, ni joie intempestive. On y disait les paroles qu'il fallait : va donner aux poules et aux lapins, ou bien :  la vie n'est pas vaine qui s'accomplit chaque jour. Un beau jour on mourait et nous étions en deuil ; les cérémonies étaient courtes et sincères sans faste ni larmes abondantes... » Ses traits étaient doux et son regard puissant, les formes de son cou, de ses épaules et de ses bras, étaient rondes et agréables comme remplies d'une chair ferme et chaude qui venait sourdre de la peau et répandre une volupté comme d'un lit défait...


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La Mesure du Tombeau - (Hommage à Verlaine)

Date du document : 2012

Publié le 24 Février 2012

Ce texte aussi beau que du Gracq est du Travailleur Roussiez.
O. N.

La mesure des tombeaux

(hommage à Verlaine)

  Nous sommes auprès du tombeau et scrutons les alentours où il n'y a rien, rien d'autre que nous ici et nous le savons bien, puisque nous sommes venus dans cet endroit seuls. Nous n'avons pas souhaité être accompagnés, il nous semblait que c'était à nous de faire la démarche, d'y aller  nous-mêmes malgré la difficulté. Il a fallu traverser la plaine où guettaient des lanceurs et des piocheurs, il faut faire attention, nous a-t-on répété, lorsqu'ils te prennent, tu n'en a plus pour longtemps. Et nous avons répondu qu'on n'en avait de toute façon plus pour longtemps... Le tombeau est vide, il est fait en béton banché d'une seule pièce hors le couvercle qui est entreposé sur deux chevrons juste à côté. J'ai apporté mon mètre ruban, il faut mesurer le tombeau en longueur, largeur et profondeur, l'étude doit le spécifier. Pour mesurer la profondeur, il va me falloir descendre à l'intérieur... Je regarde les environs, il n'y a personne qu'une lande déserte de bruyères et d'ajoncs; un arbre court sur la gauche est si décharné qu'il ne peut rien dissimuler, un autre à trente mètres de même ; à côté se trouve une pierre assez grosse..., assez grosse pour cacher quelqu'un, je le pense et me le dis. Et puis je chante : des arbres et des moulins sont légers sur le vert tendre... Que faire, la crainte s'est insinuée en moi tout doucement alors que je chantais, elle est descendue et s'est emparée de quelques endroits, dans le ventre peut-être ou bien dans les épaules... Quelqu'un y guette quelque chose, c'est moi qu'il guette, je ne sais..., et s'il surgissait... Je tombe en rêve dans le tombeau que l'on bouche, personne ne m'entends plus, la lande est silencieuse... Descendre m'inquiète.

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Biker

Date du document : Montpellier 2011

Publié le 23 Février 2012

Photo de Alicia B.
Biker

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