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beaubourg, joli petit village

Publié le 15 Mai 2010

Joli petit village où le nom importe peu des œuvres mais où la vigueur de certains pays est reconnaissable. Ainsi ce beau bouddha chinois de Huang Yong Ping (Intestins de Bouddha 2006), bois sculpté éventré, dont les tripes de soie grise déroulées dans la pièce sont en train d’être dévorées par des vautours naturalisés ; ce quadriréacteur immense d’osier, rotin et bambou tressés de Cai Guo-Qiang (Bon Voyage 10 000 collectables from the airport 2004) qui nous surplombe dont les réacteurs figurés par des ventilateurs font flotter des sortes de queues de cerf-volant, et où sont fichés dans la carlingue à claire-voie parmi quelques ampoules blafardes ciseaux, cutters et tous instruments tranchants multicolores confisqués à l’aéroport par crainte d’un attentat terroriste. Ou bien encore le considérable réservoir d’eau de de Louise Bourgeois comme on en trouve au sommet des immeubles à New-York et dans les grandes villes, bâti de bois devenu demeure magique à l’entrée des collections permanentes avec ses fioles et ses peaux transfigurantes à l’intérieur, et qui tient la place qu’occupait jadis une immense table ronde de bois brut faite par un artiste chinois célébrant les droits de l’homme et la concorde des pays.

Le futurisme : ses jouissances de couleur jusque dans ses erreurs mêmes, quel enseignement d’utopie ! La Bataille de lumières de 1914 de Joseph Stella de la fête folle de Coney Island où l’on pourrait reconnaître les peintures de foire et de bord de cirque de l’autre Stella récent, aussi sculpteur que peintre ; Boccioni, splendeur simultanéiste, pénétration des rues et de ses cris dans la maison et du cosmos dans la peinture, Malévitch, exaltation suprématiste et cacophonie entre des paysans atrocement mal dessinés et des carrés parfaits dont le mélange est cependant d’un enseignement salutaire !

À côté de cela la collection Daniel Cordier, les Réquichot, les Michaux mélangés à l’Art nègre et et pris dans les tissus océaniens, comme perdus pour deux rombières que cela exaspère de ne pouvoir les reconnaître et ne sachant plus quelle étiquette revient à qui. Plus loin deux jeunes chinoises qui photographient les zizis corrects de leurs compatriotes installés dans des caisses sur une immense photographie en couleur, puis s’arrêtent un long instant sidérées par le beau noir (et blanc bonnet sur la tête) de Mapplethorpe dont l’énorme queue pend entre les jambes comme une pompe à essence.

Tout cela tellement drôle à côté des machines étiques de Duchamp, de l’austérité de sa machine à café ; ce pauvre Marcel, le Duchamp du singe. On en a connu des courtiers comme lui, aux Champs-Élysées et ailleurs, de noble famille, descendants impressionnants des Monet-Desynge par alliance, ici et là. Pop ! Ils papillonnaient puis disparaissaient, allant faire fortune dans un autre pays, abandonnant leurs engagements.
Duchamp, sinistre incestueux n’a jamais fait que monnayer son insertion de force dans l’Histoire de l’Art comme un coin de vertu ou de torture, une feuille de vigne femelle.
Quelqu’un l’a dit mieux que moi : celui qui a été frappé dans son corps pour arrêter de marcher, ce fut Rimbaud, et pas Duchamp, qui n’a fait semblant de disparaître que pour être au mieux dans le marché, un excellent courtier de ses œuvres et l’historien de ses dérobades.
Roulements ridicules, même par rapport aux Picabia à côté, pauvres rouages qu’on fait sertir de force dans un mécano marchand, navrante machine célibataire : pourquoi tant de suivistes ! Cinq générations au moins de Duchampiens à vouloir une petite rondelle de cette pine si triste (le seul mot psychologique utilisé de son vivant).

Allons voir plus loin ; toujours autant d’exaltation devant Klein : l’éponge bleue, le moulage d’Armand, les anthropométries ; Beuys et sa vierge de bois primitif, archaïque : tout cela également salutaire ouverture.
Dans ce petit village, la vastitude de la joie peinte prend toujours autant d’envergure, comme auparavant avec l’expo Giacometti la vie de la sculpture “en train de marcher”.
Par contre il y a Basquiat, cette resucée du marché selon Wharrol dont on essaie de faire à tout prix  un martyre avec des travaux merdeux de collage comme font tous les élèves de 2ème année aux Beaux-Arts, et surtout beaucoup de faux vendus par Templon.
Il faut croire que dorénavant il y aura des écrivains comme Joyce(1) pour les universitaires et eux seuls, et des artistes uniquement pour les critiques, comme Duchamp. À côté heureusement la vie continuera.

Oh la vie tragique, bien sûr, celle des coups et du courage physique, pas la vie mise en vitrine, fut-elle celle de l’infra-mince. La joyeuseté formidable de Pistoletto, Zorrio, Anselmo et tant d’autres… Ah ! bien sûr il y a ceux qui venaient uniquement voir Ortega, et de celui-ci l’œilleton du voyeur qui permet d’embrasser l’œil reconstitué à partir de pastilles de plastique pendues.
En dehors des qualités d’Ortega, on peut dire que ce “voyeur” (comme quantité de gadgets techniques) on le “survoit” de façon incontournable dans les écoles d’Art à connotation conceptuelle depuis près de vingt ans sous tous les angles parmi le vrac des pulsions partielles, le registre névrotique obsessionnel, l’éloge des petites perversions (auxquelles on préfèrera les petites vertus), et le sacro-saint “protocole” de l’artiste dont la prétention à la maîtrise n’a d’égale que l’oubli de son inconscient…
Contre cela la démesure, oui, baroque, volante, bridée, orientale, allemande, américaine, russe, en espérant qu’on en aura fini bientôt et à tout jamais des conceptuels, d’Art and Language, du minimalisme et de toute cette fascination convenue et puritaine de la logique et des mathématiques (fascination ignare, car Duchamp était tout sauf un mathématicien, ce n’était qu’un petit calculateur et un alchimiste du semblant, beaucoup moins alchimiste que Newton dans sa cave et Freud dans son cabinet, et beaucoup moins fou que Cantor) : minable métaphore du livre de mathématique pendue devant la chambre de la mariée !
Car ce n’est pas l’objet que nous cherchons, c’est la connaissance. Mais ce n’est pas non plus cette fausse posture analytique qui voudrait nous faire croire qu’on en sait un bout sur un coin, toujours ce coin fiché dans un con (pour le boucher, le faire taire : et depuis, ces commentaires à l’infini !)
*
Plus tard, moi qui venais pour voir Freud j’ai subi Soulages.
Noter le principe de l’accrochage des toiles de Soulages à Houston en 1966 par rapport à la série des peintures noires de Ad Reinhardt dès 1953 et jusqu’à la fin de sa vie, et voir surtout Number 11 de 1949. Lire en particulier les pages 37-38 du catalogue Reinhardt de son exposition à Paris en 1973.
Immense “bois décoratif” et place du Tertre, que tout ce déballage de Pierrot (la seule différence c’est qu’il n’y a pas de poulbot), peinture au couteau bonne pour le poète Astringent, celui qui écrit en chiant. Sortes de plinthes et pas de drame. Rien de métaphysique. Rien de Malévitch ni de Reinhardt : c’est l’enduit qui est visible et les acryliques sont d’une platitude navrante. La brillance prédomine, les plans coupés, la graisse, un peu comme ces architectes des années 60 marqués par Le Corbusier qui trouvèrent de la plus grande plasticité de laisser des chiures de béton issues de la compression des coffrages sur les villas des photographes.
Au milieu de ça des réflexions stupides sur la présence du regardeur : encore un vocabulaire à la Duchamp pour du sous -Reinhardt.
On pense aussi à Debré qui n’a jamais pu surnager de la Loire, jamais pu se décoller d’une référence particulièrement boueuse à la nature.
Soulages aussi chiant que le design, qu’Erro avec ses “nègres” vietnamiens dont il parlait jadis dans une conférence à des publicistes, ses spécialistes d’affiches de cinéma qui réalisaient ses toiles là-bas au kilomètre, lui si fier d’avoir peint plus de mêtres carrés que Rubens, le fabricant de grosses cuisses.

Celui que la couleur emporte et défigure comme la nudité elle-même ne peut pas avoir vu les grandes expositions des Grands Abstraits américains et s’intéresser encore à Soulages, qui reste un peintre du bord tranquille.
Méconnaissance absolue de Newman et des autres grands abstraits depuis la fin des années 40 jusqu’au début des années 50. Hitler avait perdu la guerre mais gagné la culture, puisqu’on parlait à leur propos “d’art dégénéré”.
Le post-moderne au sens d’anti-dogmatisme est né à New York dans ces années-là, contre les “ismes” de toute sorte.
À 50 ans Barnett décida de devenir essayeur chez son tailleur pour ne plus être à la charge de sa compagne et surtout pour faire essayer un costume au président du MOMA et le retoucher directement lui-même à la craie.
Reinhard est parti de lui ; Rothko est parti de son immensité ; tous ceux qui l’avaient abandonné sont partis de lui. Still est parti de lui.

Enfin j’ai vu Freud ! Opposition du catalan qu’on pourrait dire d’un protestantisme revèche contre un anglo-saxon qu’on pourrait croire d’un catholicisme baroque (une fois n’est pas coutume !) Où l’on peut noyer les Cathares ascétiques dans un bain de chair débordante, en espérant qu’ils reviennent au cassoulet sans l’inonder de vinaigre.
Mais c’est vrai que dans le fond Soulages ne se soulage pas tellement : cela m’a fait penser à sa femme de ménage qui racontait dans les années 70 à Montpellier qu’il l’obligeait à nettoyer la moindre aiguille de pin et la moindre trace de résine sur sa terrasse. Mais bien sûr, sans doute exagérait-elle (c’est bien ça qu’il faut dire ?)
*
(1). Pensons à l’innommable Stephen-des-fientes qui osa dire que Joyce était sans doute le plus grand écrivain de tous les temps ! Comme si les jouissances de toile cirée de ce minable archiviste miro équivalaient à une seule œuvre de Shakespeare ou au Baladin du Monde Occidental.

Serge Victorien


Merci Sophie Marceau !

Publié le 4 Février 2009

On aurait pu croire, à suivre la crétinisation des médias et à entendre Sophie Marceau dire après le tournage de Guerre et Paix qu’elle avait pour ainsi dire traîné toute sa jeunesse l’ouvrage impérissable de Tolstoï dans son sac de classe, qu’il y avait un voisinage entre elle et les grands écrivains russes (en somme une nouvelle version côté Est de La Nuit du Chasseur : un sein pour la guerre, un sein pour la paix : cf. Souchon), que Maritie et Gilbert Carpentier, c’était, à quelque chose près la même chose que l’Ezruversité, et que Carla Bruni était dans la même catégorie que La Callas : tout glissait en people !
Mais non ! Déclaration de sauvegarde inespérée : elle nous apprend récemment qu’alors qu’elle ne savait pas trop pour qui voter la dernière fois, elle a voté pour Sarkozy et qu’elle ne regrette pas, Dieu merci ! Cette déclaration rétablit les choses et remet Van Gogh à sa place et on retrouve pour Sophie Marceau les qualificatifs dont usait Pialat à son endroit après le tournage de Police. Maritie et Gilbert Carpentier, Patrick Poivre d’Arvor, Patrick Sébastien, les Nuls de Canal Plus, Michel Drucker, Beigbeder, tout cela reste de la variété ; ce n’était pas Pasolini c’est Besson sur le plateau des Nuls ; l’Inceste de Christine Angot n’équivaut pas à l’Amant de Duras ni à la Maison d’Anaïs Nin ; l’art sociologique n’est pas de l’art mais de la culture plus de l’université ; les angoisses pédagogiques des fils de pub de la MGEN ne suffisent pas à composer un roman, et Sophie Marceau continue à flotter dans sa baignoire comme si de rien n’était. Merci Sophie ! À toutes choses malheurs sont bons.

France Martin

Almira l’Admirable ?

Publié le 31 Janvier 2009

“En entrant, au-dessus de la baignoire et encore de profil à droite et à gauche, il était déjà là en train d’ouvrir le placard pour y prendre son peignoir et le mettre sur le radiateur.
Il se tira un bain bouillant dans lequel il mit de l’huile de noyau de pêche comme il se tirerait un soir, dans une pose potockienne, une balle dans la tête qu’il n’entendrait même pas traverser son cerveau et bondir dans la rue pour vraisemblablement tuer quelqu’un d’autre encore qui justement sortirait du cinéma en allumant une cigarette après avoir vu La Traviata ce qui donnerait le lendemain matin à la une des journaux : VOIR LA TRAVIATA ET MOURIR. Hier soir, dans le cinquième arrondissement, à l’issue de la dernière séance du cinéma le Panthéon, un homme qui ne demandait rien à personne a été abattu d’une balle ayant le calibre d’un noyau de pêche prélevé du couvercle d’une théière, en plein cou. Il est mort sur le coup. S’agit-il du dérèglement d’un conte ou de la passion d’un crime ? Les enquêteurs ont déjà appréhendé plusieurs suspects qui maraudaient dans les parages au moment de l’attentat mais aucun n’avait d’arme sur lui. Un Arabe dément, un Noir noir qui a vainement essayé de fuir en se dissipant dans la Nuit et un homosexuel en état de folie, d’ébriété et de délire toxique ont été incarcérés. L’affaire est louche jusqu’au strabisme. Suite p. 284, 2e article, 15e colonne, 4e division, 13e paragraphe, dernier alinéa.”
Ainsi commence “Le Voyage à Naucratis” de Jacques Almira. Gallimard. Prix Médicis 1975. Collection Le Chemin dirigée par Georges Lambrichs. 552 pages.
C’est une sorte de récit “à-perte-de-vue” (p 18), un récit en train de se faire, et la thématique du voyage en train est un des premiers moteurs du texte ; voyage en langue (“Je n’ai appris à parler qu’en lisant.”p 36), entrain pléthorique et musique ferroviaire si proche des futuristes et de Cendrars : “Clac ! Tala-taaaaaaa…tala-taaaaaa tala-taaaa tala-taa tala-ta tala t- rala-rhâââââ rala-ra tacatam ! talaram tacatam ! tala-tala-tala tacatam ! Long si long wagon long lit tacatam ! la longueur des emboîtements qui s’allonge et qui longe et qui ronge et s’éponge et qui plonge tacatam ! la molesse des prés tacatam ! J’y reconnais trémulations des émissions d’élongation tacatam ! j’en ryconnais et j’en ricane l’éromission admonition musication des partitions tacatam ! j’y riconnais les pianitions tacatam ! Lisieux, les yeux irascibles extensibles sensibles exaspérants sifflants tacatam ! susceptibles conceptibles compressibles fusibles et fatigants tacatam ! embarassants éraquérant tacatam ! audition conception ra-ti-fiiica-tion tacatam ! loguanons radenons voyardons voyons donc regardons écoutons racontons car liiiiiiii tacatam ! Autre manière de commencer ce livre :”(ps 19-20)
Ce livre est assez souvent du côté du train arrière et plutôt de la fécalité Gargantuesque que de l’analité selon Artaud, mais il musique aussi comme les trains de Kerouac des Clochards Célestes tout autour du globe : “Ce serait quelque chose qui se suffise à soi-même comme en musique une suite est une suite de morceaux souvent groupés sans souci d’unité comme par exemple prélude, courante, sarabande forlane gigue et passepied, qui répondent pourtant à certaines règles préétablies de la composition pour que l’on sache au moins ce que l’on va transgresser.”(p 18)
“Un début tout compte fait qui s’est imposé de lui-même comme un livre d’amour aurait commencé par l’amour de la scène et un roman policé par un crime anagrammatique et qui peut-être, tout conte fait, s’avérera propre à se soutenir en tant que tel pour me permettre d’écrire.
Messieurs les voyageurs en latence pour mon avis en voiture s’il vous plaît…”(p 18)
Bien sûr l’auteur s’installe dans le “signifiant” de l’époque et donne en raccourci le statut du Symbolique :
“On parlait déjà bien avant moi. Je me branche. Je suis le greffe. J’ai parlé aussi avant la première page de ce livre qui n’a qu’un début légiféré, anarchique, qui tend à résoudre ce que ces deux mots ont de contradictoire ; un début sans commencement, juste un endroit, ce trou béant au sein des mots du dictionnaire de la langue française, où il pénètre, s’introduit et d’où il ressort tonitruant, plein de chair et de sens comme mes menstrues dont les nostalgies sont mes contre-sens, où je me mettrai à en capter un bout pour arrêter ensuite plein de fatigue sans que ce soit la fin et donner à ce fragment de fresque un complaisant air rassurant de cohérence parce que j’ai appris à savoir à quel point de supension « O N » (O N-quote) ne me pardonnerait pas l’irrémissible in-cohérence d’un récit qui se pourtant serait proposé de pratiquer à son endroit la plus rigoureuse authenticité au détriment du Ondit et au profit incalculable du je dis.
O N guillemeté voudrait absolument me faire dire en sus de mon identité pourquoi mon « unité de lieu » en quelque sorte fondamentale comme les fondations d’une maison ou les frondaisons de l’arbre évoqué supra, est un train, où je vais, mon but, si je me rends par exemple chez une tante pour y passer des vacances et si je répondais étourdiment oui à cette adjuration, ma réponse serait jugée tantancieuse, ambigüe, et l’on m’exégèserait à partir de ma tentation déduite du recours naïf par moi eu au mot tante au lieu d’avoir dit la sœur de mon père ou de ma mère, bref !, l’ubiquoundequa de mon ex-pression narrative.”(p 17)
Mais dans cette cette traversée touffue de Jil Tu, le héros, avec des références constantes à l’Opéra, dans une construction baroque comme on peut voir chez d’autres auteurs aujourd’hui, aussi vrai que “la romance c’est la mort et le roman la vie”(p 24), tout est musique, rythme endiablé, tout est joie et rien ne fait Joyce.
“Tous nus et nus, nous serions nus, sur le sofa, partout, par terre, sur la soie, industrieux du tabriz et le métier à tisser cette intrigue à foutre. Je serais moi, vous serez nous, je serais encore, en corps nu, en cornue et à cri d’un labour des dos par des ongles, des mains seules, non ce seraient plutôt des gants instrépants gémissants, puissants et déjetés à des omoplates saillantes auxquelles ils s’arrimeraient dans la futaille des cris déchiquetés puis doucereux et aaan… Éclatant, brétailleur dans un râle vigueur tout le théâtre antique et classique, la passion, avec des consonances espagnoles et des déclamations de suicides manqués, vous le partenaire-lion, moi le beefsteack.”(p 31)
Ou du moins tout reprend la braise du désir Joycien sans la perte du sens, un écrit qui se situerait entre Ulysse et Finnegan’s Wake et proche aussi du projet de Flaubert (à qui les réferences sont constantes) d’écrire un livre qui ne raconterait rien. Avec parfois un regard presque immobile devant lequel les variantes et les personnages qui se lèvent à l’infini passent et repassent dans les jardins de la genèse comme les copeaux d’un présent qui se soulèvent mais dont on oublie qui les a lancés. L’essence même du désir ou de la foi d’apparaître en son absence et de maintenir la jubilation. Le réel aux sources de la parole y fait entendre son bruit de fond.
À tel point que c’est un ouvrage impossible à citer, du moins “à pincer” en un endroit quelconque : il échappe sans cesse. Tout est tissu de citations : Flaubert, on l’a dit, Rimbaud, mille autres : “Une seule lampe, celle du bocal à poissons où nageaient Pagre, Lépidote et Oxyrinque, brûlait. Je me dis : tout se fit ombre et aquarium ardent. L’ours chenu traînait par terre sur le tapis en compagnie de l’âne du gros oiseau gris bleu et des autres animaux de l’esprit. Le soleil perçait, mettait en perce les persiennes et je fus fou de jalousie à l’idée que…
Libiam ne’lieti calici
che la bellezza infiora
E la fuggevol ora
S’inebri a voluttà.
Libiam ne’dolci fremiti
che suscita l’amore,
Poiché quell’occhio al core
Onnipotente va.
Libiamo, amor fra i calici
Più caldi baci avrà.
Et je bus le reste de Chivas, et les derniers cachets. C’était un jour où je me battais chaud. Les yeux clos, ne bougeant plus, j’attendais. J’attendais que cela se produise. Sûr — je l’étais — que j’allais être foudroyé, que ça devait arriver tout à coup avec de grands éclats et des fulgurations, ouragan des cieux qui tombe sur la vie, la bouleverse, arrache les volontés comme des feuilles et emporte à l’abîme le cœur entier.” (p 46)
Il faudrait citer le volume entier sonore. Tout est issu, c’est-à-dire que tout part sans arrêt, train et fusées. Rien ne reste céans dans ce roman Gulliverien sautant sans cesse d’une échelle à l’autre. La tension nécessaire à se tenir à la lecture est plus grande que partout ailleurs, car il s’agit bien d’un roman d’aventures, mais c’est celui des aventures du signifiant qui changent à chaque paragraphe en même temps que le registre de référence. Le son et les bruits éjectent à tout moment le lecteur du sens suivant des modulations analogiques qui vont du romanesque descriptif au chant poétique et à la musique ; chaque phrase amène une nouvelle scène, installe table aux porcelaines luisantes et décor peint et sculpté, baroque, exubérant jusqu’à la meringue. Puis tout à coup on est pris dans cet immense mouvement, on ne peut plus perdre une seconde à revenir en arrière, porté et énuméré par le texte, tourneboulé par le fleuve, dans le règne souverain des inclusions, renversé dans le champ de babil de l’occident littéraire ; le train est devenu cheval sans qu’on s’en rende compte et le Tacatam Pôôôh ! ; le temps d’un mouvement de la tête nous voilà poursuivi puis bébé ; les choses vues glissent sous l’ongle quand on se racle l’œil transparent qu’on vient de s’inclure et qui ne nous permet plus de rien voir ; le squelette sort de soi ; ectoplasme réduit au tiers de sa taille on devient élastique jusqu’à sucer son vit et embrasser son cul à l’aide d’une bouche qui a perdu ses dents ; tout se gonfle clownesque et s’écroule du livre offdert dans ce carnaval bovarysque en chutes grandissimes en même temps que les plus grandes villes et que la bibliothèque d’Alexandrie, alors que l’auteur tire sans prévenir sur la nappe prolongée en écran ; dès lors le cristal après fracas et pertes s’enlise dans les humeurs des cités lagunaires…

Beauté de la dépense excessive des années 75 ; c’est un voyage “no gratis”, circulation du signifiant pas neutre Toutes ces amorces, ces tentatives, ces feux d’artifices ! Et dire que Guyotat pestait à cette époque-là contre “ces temps-ci dans ce pays-ci” lors de la mise en scène de Bordel /Boucherie au festival de La Rochelle. Que ne pesterait-t-il pas aujourd’hui où la littérature a tellement vieilli, contre le cadavre de ce pays, alors qu’il est en train d’écrire ses mémoires de Saône-et-Loire ?
Quand on songe à la malle d’inédits de Roussel trouvée par le plus grand des hasards (ou bien grâce au calcul savant de Roussel lui-même) dans un garde-meubles, voilà quelques années, confiée aux bons soins de François Caradec, puis restée en plan ! Malle sur laquelle aucun éditeur ne se précipita, si ce n’est le grand découvreur Jean-Jacques Pauvert
Michel Foucault saluant cet ouvrage a peut-être salué une autre sorte de Rousselien hors-normes, auteur d’un livre admirable de ne pouvoir avoir de suite, emporté par lui-même, l’un de ces hommes d’autant plus extraordinaires qu’irrepérables.
C’est peut-être aussi, cette effervescence elliptique prise par les bords, cet agissement littéraire, quelque chose de totalement étranger à la culture française, mines de phosphore qui en sapent le sol si loin, œuvre immédiatement lisible en Espagne, en Italie ou en Amérique du Sud, un livre où ici personne ne descend.

Ceci pour dire aussi l’extraordinaire champ d’inventions que fut la collection du Chemin, dirigée par Georges Lambrichs ; il y avait là la beauté des chemins se dessinant en cours de se faire et qui n’ont jamais de suite, collection auprès de laquelle dans l’édition d’aujourd’hui - petite ou grande - on trouve beaucoup de fausses découvertes reprises à Lacassin, Nadeau, Pauvert et quelques autres et la plupart du temps un catalogue de ringardises et de sociologismes crevés !
Le Chemin qui a aussi publié Rose Poussière de Jean-Jacques Shul, Jacques Réda, Yves Régnier, Patrick Remaux, Les Lois de l’Hospitalité de Klossowski, Mandiargues, Deguy, le Roussel de Foucault, le Tombeau de Guyotat, La Curée de Finas, Jacques Borel, Georges Perros, parmi mille autres perles…

(Arnaud Guérin. Collectif DAO)

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