La Folie. II.

Publié le 2 Décembre 2017

La Folie II.
La Bande de la Folie-Méricourt tournait autour de Monique Charvet et d’Ermanno Krumm. Elle se réunissait la plupart du temps dans leur appartement.
Il y avait là Rio, Ariane, Mina, Laurence, Anna et Frédéric/Que, un hermaphrodite albinos. Chantal (dite Ophélie), s’y ajoutait de temps à autre sans vraiment faire partie de la bande, et Françoise avait plutôt des relations amicales privilégiées avec Monique.
Le groupe avait pris ce nom en partie parce que c’est au deuxième étage d’un vieil immeuble de la rue de la Folie-Méricourt que se situait l’appartement de Monique et d’Hermanno, dont les fenêtres donnaient d’un côté sur la rue, de l’autre sur la cour d’une école primaire. En partie aussi à cause du fait que ses membres passaient une grande partie de leur vie à Ste Anne, dans le “pavillon ouvert” Henri Rousselle.
Parmi les visiteurs de la rue de la Folie, je ne crois pas que Duault soit jamais venu, bien qu’il ait été proche à la fois d’Ermanno et de Borer. Borer y était venu au moins une fois, pour exposer sa théorie sur l’hylémorphisme, inspirée de Husserl et que je trouvais extraordinairement pratique, car elle permettait de classer toute l’histoire de la littérature en un quart d’heure.
À l’époque nous étions beaucoup à aimer les modèles mathématiques et les classifications, sans aller jusqu’aux algorithmes, bien qu’ayant “un papier et un crayon”.

À la Folie-Méricourt nous avons créé ce que nous appelions des Petits romans internes, c’est-à-dire dont les seuls protagonistes étaient les membres du groupe (repris dans une suite d’évènements les concernant), et destinés à eux seuls. Il y en a eu 11 en tout, si je ne me trompe, tous ronéotés dans le quartier.
Nous avions montré quelques-unes de ces réalisations à Roland Barthes un soir qu’il était venu souper à la Folie. L’idée lui avait plu ; il trouvait que c’était “une belle utilisation du minimum romanesque” et il nous avait longuement parlé de son propre idéal dans ce domaine.
Comme c’était à l’époque de son séminaire sur Brecht, Monique lui avait préparé du porc aux lentilles, qui était pour Barthes un des exemples de “l’aristocratie du goût avec des choses simples”, à propos de Mère Courage. Malheureusement Monique était assez expérimentale en cuisine, et Barthes avait dû lui expliquer les nécessités de la cuisson du porc ; les lentilles elles-mêmes étaient dures, et il n’y avait pas d’échalotte.
Monique s’est suicidée au bord de la mer au milieu des années 70 et Chantal peu après dans la Seine, persuadée d’un complot chinois la visant dans son quartier du Château des Rentiers, elle qui faisait des ménages pour payer sa crétine d’ analyste.
J’ignore si Ermanno Krumm avait récupéré tous les Petits romans. Il a en tout cas publié en dehors de sa collaboration avec Il Piccolo Hans et de ses recueils de poèmes, Le cahier de Monique Charmay, autre nom de Monique, qui devenait aussi parfois “la Reine des Hexagones Monions”, et lui a rendu généreusement hommage. Tous deux avaient également écrit en 1974 Tel Quel, un’avanguardia per il materialismo, et Monique a traduit beaucoup de textes de Verdiglione pour Tel Quel et pour François Wahl. Elle a écrit un beau texte du nom de D’Hors qui n’a pas été publié, mais qui a circulé, notamment grâce à Françoise Labat.
J’ai pour ma part repris des éléments de ces récits dans  Tuberculose du Roman (détruit), et dans la partie de la Cosmologie consacrée aux Orphelins Colporteurs, dont La Bande de la Folie-Méricourt fait partie

Il y eut beaucoup de séances de table tournante à la Folie-Méricourt, jusqu’à la nuit où la table nous échappa, se précipita sur Ermanno et faillit le faire basculer par la fenêtre pour le faire tomber deux étages plus bas dans la cour de l’école primaire dont on entendait régulièrement dans la journée les jeux et les cris joyeux.
Il y eut même ailleurs, dans une maison hantée, l’expérience faite par Monique de se coucher en travers d’un couloir où régulièrement on entendait les pas d’un revenant, et elle sentit distinctement de part et d’autre de sa poitrine, l’enjambement du mort.

 

O.N.